Note écrite par Michel Henriquet pour Senior Luis Valença.
Le Bauchérisme au Portugal
Au milieu du dix neuvième siècle, alors que l’Europe se remet difficilement des guerres de l’empire et de ses conflits révolutionnaires, le monde équestre civil et militaire n’a cessé de poursuivre, dans la quiétude des manèges, une recherche débutée deux millénaires plus tôt.
Siècle après siècle, sous la protection des souverains les plus éclairés, les doctrines se sont affrontées pour aboutir, comme par miracle, à une certaine unicité. La mise en forme de l’art de monter et d’utiliser les chevaux pour la guerre, la chasse et la parade est ébauchée par les Maîtres ibériques et leurs très exceptionnels chevaux, au début du XVème siècle.
Les écuyers italiens du XVIème siècle, élaborèrent dans leurs académies des principes élémentaires qui seront recueillis par les jeunes cavaliers nord européens venus satisfaire leur passion aux sources napolitaines de la Renaissance.
Le génie propre à chacune de ces nations, tendit à imprimer son style aux méthodes encore primitives des Fieschi, Pignatelli et Grisone. Les écuyers germaniques s’attachèrent à une forme de dressage basée sur la répétitivité de gestes simples et réguliers, dans une position d’équilibre.
Avec La Broue et Pluvinel, jeunes gentilshommes français, de retour d’Italie, la France va trouver les fondateurs de son équitation classique. Une doctrine faite de bon sens, de psychologie et d’exercices qui sont le fondement de l’art équestre. L’apogée sera atteint au XVIIIème siècle à Versailles exprimée par la plume magistrale de F.R. de La Guérinière dans « l’Ecole de Cavalerie ».
Dès lors l’influence française va prévaloir sur l’équitation européenne vigoureusement soutenue par les plus grands écuyers germaniques, des Weyrother , Seeger, Steinbrecht jusqu’au Colonel Podhajsky.
Cette belle unanimité sera de courte durée. L’apparition sur la scène équestre de Baucher et de son œuvre en 1842, ses démonstrations dans les capitales d’Europe, vont provoquer un clivage brutal avec les tenants de l’Equitation de Tradition Française. La presque totalité des cavaliers européens et une petite partie des français vont proclamer leur fidélité aux principes de La Guérinière et le rejet du bauchérisme, qualifié par Vienne de « fossoyeur de l’Equitation Française ».
Il faut admettre que le ton et le style provocateur de Baucher pouvaient agacer. Sa volonté d’effacer l’héritage de Versailles, l’impasse sur l’incontournable épaule en dedans et nombre de prescriptions abandonnées ensuite, étaient de nature à perturber les lecteurs qui n’avaient pas bénéficié de ses cours.
L’analyse critique de sa méthode et de ses présentations à Berlin par Seeger, écuyer incontesté, fut systématique et sans concession. Aucune des novations positives du bauchérisme ne furent reconnues. Le caractère malveillant du pamphlet de Seeger était manifeste et lui enlevait beaucoup d’intérêt. La circulation des critiques au sein du monde équestre germanique eut un effet de rejet définitif.
Est-ce parce que le Portugal s’est trouvé à l’écart de cette querelle d’école ; est-ce grâce à la sagesse bien connue de nos amis portugais qui les conduit plus à la réflexion qu’à l’agressivité, toujours est-il qu’ils s’en sont tenus en dehors sans pour autant fermer les yeux sur les éléments que leur proposait le bauchérisme.
Voici quarante ans, alors que nous parcourions la campagne portugaise avec le Maître Oliveira à la recherche éternelle du cheval rare, il me fit remarquer le travail de flexion d’encolure et de mâchoires que pratiquait un campino sur son cheval de travail, Baucher ne l’aurait pas désavouée. La passion équestre portugaise est une réalité nationale. Elle touche encore la société civile, militaire, agricole et sportive et il eut été étonnant qu’elle passe à coté de l’aventure bauchériste.
Je dois à l’ouvrage de Diogo de Bragance, « l’Equitation de Tradition Française », de savoir que Fréderico de Cunha, écuyer de la Maison Royale, vient à Paris suivre les leçons de Baucher en 1843, ainsi qu’Antonio de Figueiredo qui vint à Paris en 1853.
Diogo de Bragance, marquis de Marialva, élève du Maître Oliveira, dont la culture et la pratique équestre sont exceptionnelles, a conservé dans son œuvre écrite comme dans ses prestations équestres, l’essentiel des prescriptions de son prestigieux ancêtre complétées par les plus salutaires bauchérisations.
José Manuel de Cunha Menezes que j’ai rencontré à Lisbonne en 1963, âgé de plus de 90 ans, était un écuyer de grand talent et de culture bauchériste. Son père, écuyer de la Maison Royale comme Miranda, le parrain de Nuno Oliveira, avait reçu des leçons de Baucher.
Il est indéniable que ces maîtres dont la forte personnalité s’est exercée de 1844 à nos jours, ont joué un rôle dans la diffusion du bauchérisme.
Lorsque j’ai rencontré le Maître Oliveira en 1960, j’étais moi-même très imprégné des principes de Baucher après quatre ans d’études avec René Bacharach, dernier écuyer bauchériste en ligne directe.
Troublé par les difficultés auxquelles nous nous heurtions et me sentant incapable de m’en sortir par mes propres moyens, j’ai cherché à travers l’Europe un contemporain ayant percé les arcanes de l’art classique.
Après fortes péripéties, je découvrais en 1960 dans une modeste écurie de la banlieue de Lisbonne un cavalier, véritable incarnation de l’image classique : le Maître Nuno Oliveira.
A cette époque, sa réputation était déjà établie auprès des cavaliers tauromachiques dont il redressait les montures souvent malmenées et chez les éleveurs dont il débourrait les jeunes chevaux et formait les enfants.
Filleul de Maître Miranda qui lui-même n’ignorait rien du bauchérisme, il en avait conservé l’empreinte. Les photos de ses premiers chevaux sont des prototypes du cheval bauchérisé avec l’élévation maximale de l’encolure. Une longue maladie l’avait maintenu au repos alors qu’il était écuyer d’une grande maison portugaise dotée d’une bibliothèque équestre exceptionnelle. Il se plongea dans la lecture des classiques portugais, espagnols, allemands et français et en conserva une appréciation claire et tranchée.
Ses analyses critiques étaient remarquables de justesse et de précisions. Il n’ignorait aucun des auteurs les plus obscurs du XVIIème siècle aux grands contemporains. Il avait pour livre de chevet La Guérinière, G. Steinbrecht, Faverot de Kerbrech, Gehrardt, le bauchériste assagi et l’incontournable Beudant.
Ce qui frappait immédiatement à la vue du maître, que ce soit sur un poulain ou sur un cheval mis, c’était cette élégance dégagée qui se transmettait instantanément à sa monture. Dès la première leçon, c’était dans une impulsion constante que se déroulaient ses dressages « je veux que mes chevaux aient le feu dans les jambes » disait-il ajoutant que pour lui, les trots et leurs transitions du trot rassemblé au trot moyen étaient essentiels.
Par l’épaule en dedans et les mobilisations latérales dans tous les sens du manège, il assouplissait et décontractait jusqu’à ce que le cheval se laisse mener par un fil.
Il se dégage de ses premiers articles publiés en 1954 dans un journal agricole une éthique de la raison et de la grâce.
-Seules les méthodes rationnelles et douces ne comportant aucune action brutale, permettent d’obtenir la suggestion et l’équilibre.
-Dès le début de l’instruction, nous devons nous préoccuper de l’instantanéité du mouvement.
-La légèreté recherchée en place et aux petites allures, se perd aux grandes allures.
Dans son exécution, on discernait aisément l’inspiration bauchériste par :
-l’absence totale d’opposition de mains et de jambes,
-l’exécution à pied comme à cheval des flexions partielles et d’ensemble
-la mise progressive à l’éperon
-le redressement par la main pour replacer l’avant main
-le rassembler par de délicats effets d’ensemble.
La Guérinière était avec lui lorsqu’il proclamait la nécessité du trot et la tonicité nécessaire à cette allure. Le travail au pas écouté et raccourci, l’abaissement des hanches par demi-arrêts et arrêts, sa somptueuse épaule en dedans, la croupe en dehors et en dedans, l’obsession de légèreté , de brillant.
Baucher l’assistait lorsqu’il décomposait la force et le mouvement pour fondre les contractions , le main sans jambes , jambes sans main, le travail à pied, les cessions, les effets d’ensemble. C’est dans l’analyse et la subtilité de ses choix que résidait l’exceptionnelle dimension équestre de Nuno Oliveira.
Dès la première diffusion de la doctrine bauchériste dans les années 1840 jusqu’à nos jours, le monde équestre n’avait cessé de se diviser en deux clans farouchement hostiles, à la limite de la haine et cela aussi bien en France que dans le reste de l’Europe équestre. Il faut admettre que la rédaction parfois obscure des ouvrages de Baucher, le ton grandiloquent avec lequel il balayait sans appel tout ce qui avait existé avant lui, n’était pas de nature à favoriser le rapprochement avec les tenants de l’ancienne école.
Ses démonstrations à l’étranger pâtirent aussi de la mauvaise qualité des chevaux présentés. Enfin certaines de ses prescriptions telle l’élévation de l’encolure par l’élévation des poignets étaient contestables.
Il n’en est pas moins choquant qu’en cent cinquante ans, aucun écuyer, aucun chercheur français et étranger n’ait tenté une analyse sélective des découvertes de Baucher et de l’enrichissement que certaines apportaient au patrimoine équestre mondial.
La position sectaire et intégriste de beaucoup de bauchéristes qui n’avait d’égale que la mauvaise foi de ses contempteurs en est responsable. C’est à la culture et au talent d’un écuyer portugais contemporain que nous devons enfin la réalisation objective de cette synthèse qui, comme la très justement écrit le Général Pierre Durand, avait privé notre équitation d’une unité de doctrine «un bauchérisme mesuré, greffé sur la tradition classique».
Pour avoir poursuivi toute sa vie la réalisation de cette fusion, je crois que Nuno Oliveira mérite d’être inscrit sur la liste des novateurs de l’Equitation Classique de Tradition Française.
Michel Henriquet

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